Lundi matin, une responsable communication doit publier une note sur le site de son entreprise. Elle demande un premier jet à un outil d’IA, corrige deux tournures, ajoute le nom du dirigeant et transmet le texte pour validation.
La réponse arrive trois minutes plus tard : « C’est bon pour moi. »
Le texte a donc été relu. En apparence. Mais qui a vérifié les chiffres ? Qui a ouvert les liens ? Qui a contrôlé que l’exemple cité existait vraiment ? Et si une affirmation est fausse, qui considère encore que c’est son texte ?
Ce petit moment de travail est devenu beaucoup plus important depuis le 2 août 2026.
Ce que les nouvelles règles disent vraiment
Depuis cette date, l’article 50 de l’AI Act impose plusieurs obligations de transparence. Les fournisseurs de certains systèmes doivent notamment informer les personnes lorsqu’elles interagissent directement avec une IA et permettre l’identification technique de contenus générés ou manipulés. Du côté des organisations qui utilisent ces systèmes, des obligations concernent notamment les deepfakes et certains textes destinés à informer le public sur des sujets d’intérêt public.
Les lignes directrices de la Commission européenne précisent que, pour les textes publiés afin d’informer le public sur des sujets d’intérêt public, l’obligation de signalement ne s’applique pas lorsque le contenu a fait l’objet d’un examen humain ou d’un contrôle éditorial et qu’une personne physique ou morale en assume la responsabilité éditoriale. Elles donnent aussi des exemples de ce qui entre ou non dans le champ, notamment pour les modifications courantes.
Cela ne signifie donc pas qu’il faut coller une étiquette « généré par IA » sur chaque courriel reformulé ou chaque titre corrigé. Le périmètre juridique est plus précis que ça, avec des cas et des exceptions. Cet article ne remplace d’ailleurs pas une analyse juridique adaptée à ton activité.
Mais il pose une question très concrète aux entreprises : qu’est-ce que tu appelles réellement une relecture humaine ?
Lire n’est pas encore contrôler
On peut lire un texte sans vérifier une seule de ses affirmations. On peut corriger l’orthographe sans comprendre le raisonnement. On peut cliquer sur « valider » parce que la personne qui envoie le document est pressée, parce que le texte a l’air propre ou simplement parce qu’on suppose que quelqu’un d’autre a fait le travail.
C’est là que l’IA brouille facilement les habitudes. Un brouillon bien écrit donne une impression de solidité. Les phrases sont propres, le ton est assuré, les transitions tiennent debout. Rien ne dépasse. Et justement, quand rien ne dépasse, on baisse parfois la garde.
Le problème n’est pas que l’IA ait participé. Le problème, c’est le texte que tout le monde a regardé et que personne n’a vraiment pris en charge.
Une responsabilité éditoriale ne se résume pas à la présence d’un humain quelque part dans le circuit. Elle suppose qu’une personne comprenne le contenu, puisse expliquer les choix faits, contrôle ce qui doit l’être et accepte que la publication sorte sous la responsabilité de l’organisation.
Le bouton « valider » ne prouve rien
Beaucoup d’entreprises ont déjà un circuit de validation : un brouillon, un responsable, parfois un service juridique, puis la publication. Sur le papier, tout est en place. Dans la réalité, le même bouton peut vouloir dire plusieurs choses.
Pour l’un, il signifie : « J’ai lu rapidement et le ton me convient. »
Pour l’autre : « J’ai vérifié les faits et les sources. »
Pour un troisième : « Je pensais que c’était déjà validé. »
Le processus existe, mais le travail attendu reste flou. Et un processus flou produit surtout une jolie collection de validations dont personne ne sait exactement ce qu’elles valident.
Le code de bonnes pratiques européen propose un cadre volontaire pour aider les fournisseurs et les organisations utilisatrices à démontrer leur conformité sur le marquage et l’étiquetage de certains contenus. Le code est volontaire ; les obligations de transparence auxquelles il se rapporte, elles, sont juridiques. Cette distinction compte.
Mais avant même de choisir un code, une icône ou une mention, l’entreprise doit rendre son propre travail lisible.
Une relecture humaine doit avoir un contenu
Tu n’as pas forcément besoin d’ajouter un comité ou un nouveau logiciel. Pour beaucoup de publications, quatre informations suffisent déjà à rendre la validation moins théâtrale :
- qui a produit le premier brouillon et avec quelle aide ;
- quelles affirmations factuelles ont été vérifiées ;
- quelles modifications importantes ont été apportées ;
- qui prend la responsabilité de la version publiée.
Ce n’est pas une preuve universelle de conformité. C’est une manière de rendre le travail réel au lieu de se contenter d’une case cochée.
La profondeur du contrôle doit aussi suivre les conséquences possibles. Une légende légère sur un événement interne ne demande pas le même examen qu’un article sur la santé, une annonce financière, une communication de crise ou un texte qui accuse publiquement quelqu’un. Faire exactement la même relecture partout n’est pas une preuve de rigueur. C’est souvent une preuve qu’on n’a pas regardé le risque.
La transparence utile commence avant la mention
Les pouvoirs de contrôle liés à certaines dispositions de l’AI Act s’appliquent désormais, selon le cadre d’application publié par la Commission européenne. Les entreprises ont donc raison de regarder les mentions, les marquages techniques et les cas dans lesquels une information du public est nécessaire.
Elles auraient tort, en revanche, de réduire le sujet à une formule ajoutée en bas de page.
Une mention peut informer le lecteur. Elle ne corrige pas un chiffre faux, ne retrouve pas une source inexistante et ne transforme pas une validation automatique en responsabilité éditoriale.
La bonne question à poser avant de publier n’est donc pas seulement : « Devons-nous signaler l’usage de l’IA ? »
Il faut aussi demander : « Qui, chez nous, est capable d’assumer ce texte maintenant ? »
Si personne ne peut répondre clairement, le contenu n’est probablement pas prêt. Même s’il est très bien écrit. Surtout s’il est très bien écrit.